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Alain Aspect : « L’Essonne est un endroit où on valorise la science »

Publiée le : , dernière mise à jour : 23.11.2022

Prix Nobel de physique 2022, le physicien Alain Aspect est Essonnien depuis près de 50 ans. Entre souvenirs et pédagogie, il nous raconte ses liens avec l’Essonne, l’université Paris-Saclay et revient sur l’expérience qui lui a valu, 40 ans plus tard, la plus haute distinction scientifique.

Nous avons rencontré le physicien Alain Aspect, récemment primé pour son expérience à l'Institut d'Optique d'Orsay. Entretien avec le français ayant reçu le Prix Nobel 2022.

Vous êtes né à Agen en 1947 et vivez aujourd’hui en Essonne, à Gif-sur-Yvette. Qu’est-ce qui vous a amené dans notre département ?

J’avais été étudiant à l’Ecole normale supérieure de Cachan, devenue l’ENS Paris-Saclay, et nous suivions les cours de physique de la fac d’Orsay. Après ma thèse, je suis parti enseigner au Cameroun. A notre retour en 1974, mon épouse avait un poste à l’IUT d’Orsay et de mon côté, un poste d’enseignant à l’ENS Cachan, avec la recherche à Orsay. C’est donc l’université qui nous ramenés en Essonne et nous avons choisi de nous installer à Gif-sur-Yvette, ville où je suis ravi d’être encore aujourd’hui !

C’est aussi en Essonne que vous avez réalisé l’expérience pour laquelle vous avez eu le Prix Nobel, à l’Institut d’Optique à Orsay, aujourd’hui intégré à l’université Paris-Saclay ?

Oui. En 1974, je suis tombé sur un jeune professeur, Christian Imbert, qui a pensé que ce que je voulais faire était intéressant. Bien peu de physiciens partageaient cette opinion, mais il m’a donné la place dans son laboratoire de l’Institut d’Optique pour réaliser cette expérience.

Pouvez-vous nous la résumer pour le grand public ?

C’est une expérience qui remet en cause l’interprétation d’Einstein de la physique quantique. Elle démontre que deux particules qui ont connu une interaction, même lorsqu’elles s’éloignent, continuent à former un tout. C’est ce qu’on appelle l’intrication quantique. C’est plus fort que toute corrélation classique, aussi forte soit-elle. Prenez par exemple deux jumeaux aux yeux bleus. L’un part en Amérique et l’autre en Australie. Ils ont les mêmes couleurs d’yeux bleus même s’ils sont loin. C’est ce qu’on appelle une corrélation totale. Elle s’explique simplement par le fait qu’ils ont les mêmes chromosomes. La corrélation quantique est plus subtile, elle ne s’explique pas par des propriétés analogues aux chromosomes des jumeaux. Il semble que les deux objets restent connectés. Dans mon expérience, on a pu montrer que des paires de photons intriqués gardent leur corrélation quantique même quand on les sépare l’un de l’autre.

Que change cette découverte dans le domaine de la physique ?

Elle a tranché le débat entre Einstein et Bohr, entre deux visions du monde. Einstein avait une vision réaliste. Mais c’est la thèse de Bohr qui a été confortée par mon expérience, ainsi que par celle de l’Américain John Clauser en 1972 et de l’Autrichien Anton Zeilinger 16 ans après moi, avec lesquels je partage ce prix Nobel.

Ce prix Nobel 2022 récompense donc des découvertes qui remontent à 50, 40 et 25 ans. Pourquoi ce décalage ?

Il faudrait poser la question au comité Nobel ! (rires) L’explication la plus plausible est la montée en puissance des nouvelles technologies quantiques basées sur l’intrication, notamment la cryptographie quantique qui permet de sécuriser les communications, ou les promesses d’ordinateurs quantiques qui auraient une puissance sans égal. Ce prix Nobel récompense les recherches fondamentales qui ont rendu possible l’invention de ces techniques révolutionnaires.

Le Nobel est la plus haute distinction qu’un physicien peut recevoir dans sa vie. Qu’avez-vous ressenti quand vous avez appris la nouvelle ?

Je ne m’y attendais pas particulièrement cette année, même si je savais que cela pouvait arriver. Mais de nombreux chercheurs sont dans la même situation. Il est vrai que c’est une forme de consécration pour un scientifique. Je regrette que mes parents, mes institutrices et mes professeurs de lycée ne soient plus là pour le voir plusieurs décennies après.

Votre vie a-t-elle changé depuis le 4 octobre dernier ?

Oui, c’est la folie ! J’ai dû mobiliser une assistante pour gérer les demandes d’interview. Dans les événements comme lors de la Fête de la Science, il y a la queue pour avoir des dédicaces. Il faut apprendre à gérer, ne pas se laisser happer. Mais par ailleurs je ne peux pas tout refuser, je ressens une responsabilité vis-à-vis de la communauté scientifique. On m’a donné un porte-voix et je m’en sers pour dire ce à quoi je crois. Par exemple, l’importance pour les jeunes de faire des mathématiques et d’étudier les sciences. On ne va pas résoudre les problèmes de la planète sans les sciences. Si je peux donner envie aux jeunes, y compris aux filles, de se lancer dans des études scientifiques, j’en serai heureux.

Allez-vous continuer à être présent ici à Paris-Saclay ?

Je continue à être présent à l’Institut d’Optique pour répondre aux jeunes chercheurs qui le souhaitent, mais je suis directeur de recherche du CNRS émérite et ne pratique plus la recherche comme avant. En revanche, je suis toujours professeur, à l’Institut d’Optique et à l’Ecole polytechnique. J’adore enseigner et je donne toujours des cours.

Vous sentez-vous attaché à ce territoire ?

Oui, je suis très attaché à l’Institut d’Optique et à Paris-Saclay, car c’est l’accomplissement de ce en quoi j’étais convaincu depuis longtemps :  les universités et les grandes écoles doivent travailler main dans la main. L’Essonne est un endroit où on valorise la science. A une période où les crédits de l’Etat pour la recherche et l’enseignement supérieur ne sont pas suffisants, malgré de bonnes intentions, le soutien de l’Europe, mais aussi du Département et de la Région, sont indispensables. Et l’intérêt de ce campus, unique en France, est de regrouper toutes les disciplines scientifiques en un seul endroit, d’avoir des labos différents proches les uns des autres. Je crois à la complémentarité et à la proximité géographique.